En quoi IMOL est différent d’un simple atelier d’écriture ?
Écrire « je », c'est s'exposer. Au regard des autres, à leur jugement, parfois à leur incompréhension. C'est aussi s'exposer à soi-même : relire noir sur blanc ce que l'on a vécu peut être vertigineux.
Il existe pourtant un chemin de traverse, aussi ancien que la littérature : se raconter à travers une autre figure. Un double, un nom choisi, une silhouette qui nous ressemble sans être tout à fait nous. C'est ce que j'appelle un avatar. Et loin d'être un masque pour se cacher, il peut devenir l'outil qui permet enfin de se dire.
Le mot vient du sanskrit avatāra, qui signifie « descente ». Dans la tradition hindoue, il désigne l'incarnation d'une divinité sur terre, comme Vishnou prenant la forme de Rama ou de Krishna. L'avatar, à l'origine, c'est donc une essence qui se rend visible sous une forme nouvelle.
En écriture, l'avatar est une figure de soi transposée. Il se distingue de proches cousins :
L'avatar se situe entre tout cela. Il n'est ni un simple nom d'emprunt ni un personnage étranger. C'est vous, sous une forme qui vous permet d'aller là où votre nom seul ne peut pas aller.
Prendre de la distance. Il est souvent plus facile d'écrire « Haïtika a eu peur » que « moi, Ophélie, j'ai eu peur ». C'est toute la différence entre mon prénom et mon avatar. L'avatar crée un léger écart entre celui qui écrit et celui qui vit l'histoire. Cet écart suffit parfois à approcher des souvenirs que l'on n'osait pas toucher.
Se protéger. Certaines expériences sont vraies pour nous, mais difficiles à faire entendre telles quelles. L'avatar offre un abri : ce qui est raconté à travers lui n'a pas à se justifier devant le regard des autres.
Gagner en liberté. Un avatar peut oser ce que vous n'osez pas encore : parler plus fort, rêver plus grand, regarder en face ce que vous évitez. En l'écrivant, vous découvrez des possibles qui sont déjà en vous.
Réconcilier les parts de soi. Le philosophe Paul Ricœur distinguait deux faces de l'identité : la mêmeté, ce qui reste stable en nous, et l'ipséité, ce soi qui se maintient à travers les changements, par la parole donnée et les choix. Son livre porte un titre qui dit tout : Soi-même comme un autre. Passer par une autre figure, ce n'est pas se perdre. C'est parfois le moyen de rassembler ce qui, en nous, semblait éparpillé ou contradictoire.
Dans la vraie vie, je m'appelle Ophélie. Mon avatar, lui, s'appelle Haïtika. Elle n'a pas été réfléchie. Son nom s'est imposé à moi, spontanément, sans calcul. Ce n'est qu'ensuite que j'ai découvert qu'il faisait écho à Hatikva, qui signifie, paraît-il, « l'espoir » en hébreu. Cela peut paraître absurde, mais à cet instant, tout a pris sens dans ma propre histoire. Comme si le nom savait déjà ce qu'il portait.
Je la vois comme une silhouette lumineuse, presque éthérée : l'univers qui prend forme dans la matière. Elle n'est pas un personnage marketing ni un simple nom de plume. Elle est une part de moi, une figure avec sa profondeur propre, à travers laquelle je peux regarder ma vie avec un peu de recul.
Haïtika m'a permis de garder espoir en moi-même. À travers elle, je me suis découverte, j'ai compris mes propres mécanismes. Par la signification même de son nom, elle résume ce que je suis et ce que j'ai vécu : l'espoir quand je doutais de moi. J'en ai même fait une musique!
Avec le temps, Haïtika est devenue la narratrice de certains de mes récits, y compris d'une histoire philosophique pour enfants sur la fiction. Elle me permet de tenir ensemble des parts de moi qui, autrement, auraient du mal à cohabiter. Appelez cela du dualisme... mais qui n'est pas une idée majoritaire chez les philosophes.
Votre avatar n'a pas besoin d'être parfait dès le premier jour. Il se découvre en écrivant. Voici quelques pistes pour le laisser apparaître.
Petit exercice. Prenez un souvenir que vous avez du mal à raconter. Écrivez-le une première fois en « je ». Puis réécrivez-le en suivant votre avatar, à la troisième personne, en l'appelant par son nom. Pour moi, c'est passer d'« Ophélie » à « Haïtika ». Prenez ensuite le temps de rester en silence avec les deux versions. Qu'est-ce qui a changé ? Qu'avez-vous pu écrire la seconde fois que vous n'aviez pas écrit la première ?
Un avatar n'est pas une fuite. Il ne remplace pas votre histoire, il vous aide à l'habiter. Le but n'est pas de vous cacher derrière lui pour toujours, mais de marcher à ses côtés le temps qu'il faut, jusqu'à pouvoir dire « c'est moi » sans trembler.
Dans l'autofiction mythique, l'avatar devient le héros de votre propre légende. C'est lui qui répond à l'appel, traverse les épreuves et revient transformé. Et en le suivant, c'est vous qui avancez.
Et vous, si vous aviez un avatar, quel nom porterait-il ?
Ulysse quitte Ithaque, Perceval part en quête du Graal, Luke Skywalker abandonne sa planète. Des siècles et des cultures les séparent, et pourtant leurs histoires se ressemblent étrangement. Un appel, une peur, un guide, des épreuves, une transformation, un retour.
Et si votre vie, elle aussi, suivait ce chemin ? Pas sous la forme d'une épopée avec des dragons, mais à travers ces moments où vous avez quitté un monde connu, affronté quelque chose de plus grand que vous, et êtes revenu changé. C'est ce que propose le voyage du héros : une carte pour relire sa propre histoire.
En 1949, le mythologue américain Joseph Campbell publie Le Héros aux mille et un visages. En comparant des mythes du monde entier, il observe qu'ils racontent, sous des formes infiniment variées, une seule et même aventure. Il l'appelle le monomythe.
Cette aventure se déroule en trois grands temps :
Quelques décennies plus tard, le scénariste Christopher Vogler a simplifié ce schéma en douze étapes, devenues une référence pour les romanciers et les cinéastes. C'est cette version que j'utilise pour relire une vie, car chaque étape correspond à une expérience que chacun de nous peut reconnaître.

Le voyage se lit dans le sens des aiguilles d'une montre : on part du monde connu, on franchit le seuil vers l'inconnu, on y traverse l'épreuve suprême, puis on revient. Et le cycle peut recommencer.
Pour chaque étape, voici la question que vous pouvez vous poser. Inutile de tout remplir d'un coup : laissez venir ce qui vient.
Pour rendre tout cela concret, imaginons Claire. Elle n'existe pas, mais son histoire ressemble à beaucoup d'autres.
Le départ. Claire a 42 ans, un poste stable dans une banque, une vie bien réglée : c'est son monde ordinaire. Un jour, son service est restructuré et on lui propose un départ volontaire. C'est l'appel. Elle refuse d'abord d'y penser : quitter la sécurité, à son âge, lui paraît insensé. Puis une ancienne collègue, partie ouvrir une librairie, lui dit une phrase qui la travaille : « Tu as le droit de vouloir autre chose. » Ce sera son mentor. Claire signe. Le seuil est franchi.
L'initiation. Viennent les épreuves : une formation en reconversion, des doutes, une famille inquiète, une amie qui la soutient sans faille. Plus son projet avance, plus une peur ancienne remonte : celle de ne pas être à la hauteur, héritée de son enfance. L'épreuve suprême survient quand son premier projet échoue. Elle croit avoir tout perdu. Mais en traversant cet échec, elle découvre qu'elle tient debout, et que sa valeur ne dépend pas de sa réussite. C'est sa récompense.
Le retour. Claire reconstruit, différemment. Quand une nouvelle difficulté se présente, elle ne s'effondre plus : c'est sa résurrection. Aujourd'hui, elle accompagne d'autres personnes en reconversion. L'élixir qu'elle rapporte, c'est la preuve vécue qu'on peut recommencer.
Racontée comme une suite d'événements, l'histoire de Claire serait celle d'un licenciement et d'une reconversion. Relue comme un voyage du héros, elle devient l'histoire d'une femme qui a conquis sa liberté.
Elle donne du sens. Une épreuve vécue au jour le jour ressemble souvent à un chaos sans but. Replacée dans le voyage, elle devient une étape : elle vient de quelque part et mène quelque part. Le philosophe Paul Ricœur l'a montré : c'est en mettant notre vie en intrigue que nous comprenons qui nous sommes.
Elle offre une distance. Se voir comme le héros d'un récit, c'est se regarder un peu de l'extérieur. Cette distance n'éloigne pas de soi : elle permet d'approcher des moments douloureux sans s'y noyer.
Elle relie à quelque chose de plus grand. Le monomythe est partagé par toute l'humanité. Reconnaître sa propre histoire dans ce schéma, c'est se découvrir moins seul : d'autres, avant nous, ont traversé les mêmes passages.
Elle change de place. On cesse d'être celui à qui les choses arrivent pour devenir celui qui avance. Le héros n'est pas celui qui n'a pas peur. C'est celui qui a peur et qui continue.
Un petit exercice pour commencer, sans pression :
Vous remarquerez peut-être que votre histoire a déjà une forme. Qu'elle a un mentor que vous n'aviez jamais remercié, une épreuve dont vous êtes sorti plus fort sans vous en rendre compte.
C'est tout le principe de la méthode que j'ai conçue avec I Am My Own Legend : accompagner l'écriture de votre vie étape par étape, un chapitre pour chacune des douze étapes du voyage, jusqu'à obtenir une autofiction complète. Votre vie n'est pas une suite d'accidents. C'est une légende qui attend d'être écrite.
Plusieurs personnes ont pris rendez-vous avec moi sans savoir vraiment ce qu'est une autofiction. Il m'a semblé nécessaire de poser clairement ce qui la distingue de l'autobiographie et de l'autofiction mythique, pour que vous puissiez reconnaître votre plume avant de vous lancer.
Certains, par exemple, ont du mal à « imaginer ». Ils souhaitent retranscrire les événements tels qu'ils les ont vécus. Peut-être par peur de « mentir » ? Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'ils veulent faire le point et dresser le bilan d'un parcours ou encore, ils sont tout simplement aphantasiques (!).
Si vous vous reconnaissez ici, l'autobiographie sera votre meilleure alliée. Je vous invite alors à écrire auprès de consœurs et confrères qui ont fait de l'écriture de soi leur terrain et créé des formations pour vous y accompagner :
Si, au contraire, l'idée de transformer, de déplacer, de faire de votre vie un récit vous attire, lisez la suite : c'est là que commencent l'autofiction et l'autofiction mythique.
On les confond souvent, parce que tous trois partent du même matériau : soi. Ce qui les distingue, c'est la promesse faite au lecteur, la place laissée à l'imagination et la forme donnée au récit. Les comprendre, c'est savoir quel genre de livre on a vraiment envie d'écrire.
Longtemps je confondais moi-même l'autofiction et l'autofiction mythique. Ce n'est qu'en lisant scrupuleusement Doubrovsky que j'ai compris des détails subtils mais essentiels pour comprendre tous ces rouages littéraires.
L'autobiographie repose sur un contrat avec le lecteur. Le théoricien Philippe Lejeune l'a nommé en 1975 le pacte autobiographique : l'auteur s'engage à raconter sa propre vie, de façon rétrospective, en mettant l'accent sur l'histoire de sa personnalité.
Sa marque la plus visible est une identité à trois termes. L'auteur dont le nom figure sur la couverture, le narrateur qui dit « je » et le personnage principal sont une seule et même personne. Le lecteur lit donc le récit comme vrai, ou du moins comme sincère.
Cela ne veut pas dire que l'autobiographie est exacte au détail près. La mémoire trie, oublie, recompose. Mais l'intention est claire : témoigner de ce qui a été. Rousseau ouvre ses Confessions en promettant de se montrer tel qu'il est ; c'est ce geste qui fonde le genre.
En une phrase : l'autobiographie dit « voici ce qui m'est arrivé, et je vous le raconte sincèrement ».

Je pense ne plus rien vous apprendre en répétant que le mot est né en 1977, sous la plume de Serge Doubrovsky, sur la quatrième de couverture de son roman Fils. Il semble que la pédagogie reste importante donc je continuerai à y créer ces repères chronologiques. Il y présente son livre comme une « fiction d'événements et de faits strictement réels ». Tout est là : le matériau est vrai, mais la manière de le raconter relève du roman.
Doubrovsky répondait d'ailleurs à Lejeune. Dans son tableau des genres, celui-ci avait laissé une case vide : un roman dont le héros porterait le nom de l'auteur. Doubrovsky a rempli cette case.
Concrètement, l'autofiction s'autorise ce que l'autobiographie s'interdit :
L'enjeu n'est pas de mentir, mais de chercher une vérité plus juste que la simple exactitude des faits. La fiction devient un outil pour dire ce que le souvenir brut ne parvient pas à exprimer.
En une phrase : l'autofiction dit « c'est bien moi, c'est bien ma vie, mais je la raconte avec les moyens du roman ».
L'autofiction mythique fait un pas de plus. Elle ne se contente pas de romancer sa vie : elle la fait passer dans le moule d'un récit fondateur. C'est la voie que je développe avec I Am My Own Legend.
Son point de départ est une intuition ancienne. Les mythes racontent, sous des formes infiniment variées, les mêmes grandes épreuves humaines : quitter un monde connu, affronter une peur, perdre, se relever, revenir transformé. Joseph Campbell a décrit cette structure commune sous le nom de monomythe, le voyage du héros.
Écrire une autofiction mythique, c'est relire sa propre vie à travers ces étapes. Un départ subi devient un appel de l'aventure. Une personne qui nous a aidés prend la figure du mentor. Une crise devient l'épreuve suprême. Les faits restent les nôtres ; c'est leur sens qui change d'échelle.
Trois éléments la distinguent :
On retrouve ici une idée chère au philosophe Paul Ricœur : nous comprenons qui nous sommes en mettant notre vie en intrigue. Notre identité n'est pas un bloc figé, c'est une histoire que l'on se raconte et que l'on peut raconter autrement. Le mythe offre à cette mise en intrigue, une forme partagée par toute l'humanité.
En une phrase : l'autofiction mythique dit « voici ma vie, relue comme une légende, pour comprendre ce qu'elle fait de moi et rendre compte de ma place et de mes repères profonds ».

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Autobiographie |
Autofiction |
Autofiction mythique |
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Promesse au lecteur |
Dire vrai |
Vrai, mais romancé |
Vrai, relu comme une légende en façonnant de nouvelles perceptions |
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Place de l'invention |
Minimale |
Assumée, au service du vrai |
Assumée, guidée par le mythe |
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Qui raconte |
L'auteur, sous son nom |
L'auteur, ou un double très proche |
Une figure de soi, souvent un avatar |
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Ce qui organise le récit |
La chronologie |
La construction romanesque |
Les étapes du voyage du héros |
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Visée principale |
Témoigner, se souvenir |
Approcher une vérité intime |
Donner sens et se transformer |
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Repère |
Rousseau, Les Confessions |
Doubrovsky, Fils (1977) |
Campbell (monomythe), Ricœur (identité narrative), Vogler (The Writer's Journey) |
Aucune n'est supérieure aux autres. Tout dépend de ce que vous cherchez en écrivant.
Ces formes ne s'excluent pas. Beaucoup commencent par rassembler les faits de leur vie, comme on le ferait pour une autobiographie, avant de les transformer. Le réel reste toujours la matière première ; c'est le regard posé sur lui qui change.
Et si votre vie, elle aussi, avait la forme d'une légende ?
Qui êtes-vous ? Essayez de répondre. Très vite, vous ne donnerez pas une liste de caractéristiques, mais une histoire : d'où vous venez, ce que vous avez traversé, ce qui vous a changé, ce que vous cherchez.
Ce réflexe n'a rien d'anodin. Pour le philosophe Paul Ricœur, c'est même la clé de notre identité : nous ne savons qui nous sommes qu'en nous racontant. C'est ce qu'il appelle l'identité narrative. Cette idée est au cœur de toute écriture de soi, et elle est plus simple qu'il n'y paraît.
Paul Ricœur (1913-2005) est l'un des grands philosophes français du XXe siècle. Il s'est passionné pour une question : comment l'être humain se comprend-il lui-même ? Sa réponse : pas directement, en regardant en soi, mais par un détour, à travers les signes, les symboles, les textes et surtout les récits.
Deux de ses œuvres sont essentielles pour qui veut écrire sa vie :
Vous n'êtes plus la même personne qu'à dix ans. Et pourtant, c'est bien vous. Comment est-ce possible ? Ricœur répond en distinguant deux sens du mot « même ».
La mêmeté (idem) désigne ce qui reste identique en nous à travers le temps : notre empreinte, notre voix, notre caractère, nos habitudes. C'est ce qui permet aux autres de nous reconnaître. C'est le « même » de « toujours le même ».
L'ipséité (ipse) désigne autre chose : la capacité de rester soi en changeant. Son modèle, pour Ricœur, est la promesse. Quand je promets, je m'engage à tenir parole demain, même si d'ici là mes goûts, mes humeurs ou mes circonstances ont changé. Ce n'est plus mon caractère qui me rend fidèle à moi-même, c'est mon engagement.
Autrement dit, nous sommes à la fois ce qui demeure et ce qui se maintient. Toute la question est de savoir comment ces deux faces tiennent ensemble.
C'est ici que le récit entre en jeu. Pour Ricœur, l'identité narrative est ce qui fait le lien entre la mêmeté et l'ipséité. Elle se construit par la mise en intrigue.
Mettre en intrigue, c'est ce que fait tout conteur : prendre des événements dispersés, des hasards, des rencontres, des ruptures, et les organiser en une histoire qui a un sens. Ricœur parle de « synthèse de l'hétérogène ». Le récit rassemble ce qui, vécu au jour le jour, semblait sans rapport.
Il parle aussi de « concordance discordante ». Une bonne histoire n'efface pas les accidents, les drames, les surprises : elle les intègre. Ce qui semblait briser le fil devient, après coup, un moment décisif du récit.
Appliqué à nous-mêmes, cela signifie que notre identité n'est ni un bloc figé ni une suite de moments sans lien. C'est une histoire en cours, que nous ne cessons de raconter, de réviser, de réécrire. Et parce qu'on peut raconter autrement, on peut aussi se comprendre autrement.
Dans Temps et récit, Ricœur décrit le chemin qui va de la vie au récit, puis du récit à la vie. Il l'appelle la triple mimèsis, d'après le mot grec qui signifie « imitation » ou « représentation ».
Ce mouvement ne s'arrête jamais. Une vie relue devient le point de départ d'un nouveau récit. Écrire sa vie, ce n'est donc pas seulement la conserver : c'est la transformer.
Vous n'êtes pas prisonnier d'une seule version. Si votre identité est une histoire, elle peut être racontée autrement. Le même événement, relu dix ans plus tard, ne dit plus la même chose. Ce n'est pas mentir : c'est comprendre davantage.
Vous devenez narrateur de votre vie. Ricœur reste prudent : nous ne sommes pas les auteurs de notre vie, car nous n'en choisissons ni le début, ni la fin, ni la plupart des événements. Mais nous pouvons en devenir le narrateur, celui qui leur donne une forme et un sens. Dans un article de 1986, il décrit d'ailleurs la vie comme un récit en quête de narrateur.
Les autres font partie de votre histoire. Notre récit est toujours mêlé à celui des autres : parents, amis, rencontres. Se raconter, c'est aussi reconnaître ce que l'on doit aux autres et la place qu'on tient dans leurs histoires.
La fiction a sa place. Puisque nous nous comprenons à travers les récits, ceux que nous lisons comme ceux que nous inventons, la fiction n'est pas l'ennemie de la vérité de soi. Elle est un laboratoire où l'on essaie d'autres façons d'être. C'est exactement ce qui fonde l'autofiction, et plus encore l'autofiction mythique : se regarder, comme le dit le titre de Ricœur, soi-même comme un autre.
Un petit exercice pour sentir ces notions de l'intérieur :
Ce que vous venez d'écrire, c'est un fragment de votre identité narrative. Votre vie n'est pas une liste de faits. C'est un récit que vous avez le pouvoir de reprendre, de relire et de transformer. C'est sur cette conviction que repose toute la démarche d'I Am My Own Legend.