Écrire « je », c'est s'exposer. Au regard des autres, à leur jugement, parfois à leur incompréhension. C'est aussi s'exposer à soi-même : relire noir sur blanc ce que l'on a vécu peut être vertigineux.
Il existe pourtant un chemin de traverse, aussi ancien que la littérature : se raconter à travers une autre figure. Un double, un nom choisi, une silhouette qui nous ressemble sans être tout à fait nous. C'est ce que j'appelle un avatar. Et loin d'être un masque pour se cacher, il peut devenir l'outil qui permet enfin de se dire.
Qu'est-ce qu'un avatar d'écriture ?
Le mot vient du sanskrit avatāra, qui signifie « descente ». Dans la tradition hindoue, il désigne l'incarnation d'une divinité sur terre, comme Vishnou prenant la forme de Rama ou de Krishna. L'avatar, à l'origine, c'est donc une essence qui se rend visible sous une forme nouvelle.
En écriture, l'avatar est une figure de soi transposée. Il se distingue de proches cousins :
- Le pseudonyme change seulement le nom sur la couverture. Stendhal s'appelait Henri Beyle, mais son « je » restait le sien.
- L'hétéronyme va plus loin. Le poète portugais Fernando Pessoa a inventé plusieurs poètes complets, avec leur biographie, leur style et leur vision du monde : Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos.
- Le double romanesque donne vie à un autre auteur. Romain Gary, sous le nom d'Émile Ajar, a obtenu un second prix Goncourt en 1975 avec La Vie devant soi. Ajar lui a permis d'écrire autrement, libéré de l'image de Gary.
- Le personnage est une création à part entière, même quand il s'inspire de l'auteur.
L'avatar se situe entre tout cela. Il n'est ni un simple nom d'emprunt ni un personnage étranger. C'est vous, sous une forme qui vous permet d'aller là où votre nom seul ne peut pas aller.
Ce que l'avatar permet
Prendre de la distance. Il est souvent plus facile d'écrire « Haïtika a eu peur » que « moi, Ophélie, j'ai eu peur ». C'est toute la différence entre mon prénom et mon avatar. L'avatar crée un léger écart entre celui qui écrit et celui qui vit l'histoire. Cet écart suffit parfois à approcher des souvenirs que l'on n'osait pas toucher.
Se protéger. Certaines expériences sont vraies pour nous, mais difficiles à faire entendre telles quelles. L'avatar offre un abri : ce qui est raconté à travers lui n'a pas à se justifier devant le regard des autres.
Gagner en liberté. Un avatar peut oser ce que vous n'osez pas encore : parler plus fort, rêver plus grand, regarder en face ce que vous évitez. En l'écrivant, vous découvrez des possibles qui sont déjà en vous.
Réconcilier les parts de soi. Le philosophe Paul Ricœur distinguait deux faces de l'identité : la mêmeté, ce qui reste stable en nous, et l'ipséité, ce soi qui se maintient à travers les changements, par la parole donnée et les choix. Son livre porte un titre qui dit tout : Soi-même comme un autre. Passer par une autre figure, ce n'est pas se perdre. C'est parfois le moyen de rassembler ce qui, en nous, semblait éparpillé ou contradictoire.
Mon expérience : la naissance d'Haïtika
Dans la vraie vie, je m'appelle Ophélie. Mon avatar, lui, s'appelle Haïtika. Elle n'a pas été réfléchie. Son nom s'est imposé à moi, spontanément, sans calcul. Ce n'est qu'ensuite que j'ai découvert qu'il faisait écho à Hatikva, qui signifie, paraît-il, « l'espoir » en hébreu. Cela peut paraître absurde, mais à cet instant, tout a pris sens dans ma propre histoire. Comme si le nom savait déjà ce qu'il portait.
Je la vois comme une silhouette lumineuse, presque éthérée : l'univers qui prend forme dans la matière. Elle n'est pas un personnage marketing ni un simple nom de plume. Elle est une part de moi, une figure avec sa profondeur propre, à travers laquelle je peux regarder ma vie avec un peu de recul.
Haïtika m'a permis de garder espoir en moi-même. À travers elle, je me suis découverte, j'ai compris mes propres mécanismes. Par la signification même de son nom, elle résume ce que je suis et ce que j'ai vécu : l'espoir quand je doutais de moi. J'en ai même fait une musique!
Avec le temps, Haïtika est devenue la narratrice de certains de mes récits, y compris d'une histoire philosophique pour enfants sur la fiction. Elle me permet de tenir ensemble des parts de moi qui, autrement, auraient du mal à cohabiter. Appelez cela du dualisme... mais qui n'est pas une idée majoritaire chez les philosophes.
Créer votre avatar : quelques repères
Votre avatar n'a pas besoin d'être parfait dès le premier jour. Il se découvre en écrivant. Voici quelques pistes pour le laisser apparaître.
- Laissez venir le nom. Ne cherchez pas trop. Fermez les yeux, pensez à la personne que vous êtes au plus profond, et notez le premier nom qui surgit ou un symbole. Vous pourrez toujours le changer.
- Donnez-lui une silhouette. À quoi ressemble-t-il ? Est-il humain, animal, lumière, élément ? L'image que vous choisissez dit souvent quelque chose de ce que vous cherchez.
- Choisissez ce qu'il garde de vous. Une blessure, une force, une question, une manière de regarder le monde. C'est ce fil qui fera de lui votre avatar et non un simple personnage.
- Accordez-lui une liberté. Qu'ose-t-il que vous n'osez pas encore ? C'est souvent par là que l'écriture commence à vous transformer.
Petit exercice. Prenez un souvenir que vous avez du mal à raconter. Écrivez-le une première fois en « je ». Puis réécrivez-le en suivant votre avatar, à la troisième personne, en l'appelant par son nom. Pour moi, c'est passer d'« Ophélie » à « Haïtika ». Prenez ensuite le temps de rester en silence avec les deux versions. Qu'est-ce qui a changé ? Qu'avez-vous pu écrire la seconde fois que vous n'aviez pas écrit la première ?
Un autre pour mieux devenir soi
Un avatar n'est pas une fuite. Il ne remplace pas votre histoire, il vous aide à l'habiter. Le but n'est pas de vous cacher derrière lui pour toujours, mais de marcher à ses côtés le temps qu'il faut, jusqu'à pouvoir dire « c'est moi » sans trembler.
Dans l'autofiction mythique, l'avatar devient le héros de votre propre légende. C'est lui qui répond à l'appel, traverse les épreuves et revient transformé. Et en le suivant, c'est vous qui avancez.
Et vous, si vous aviez un avatar, quel nom porterait-il ?