Autobiographie, autofiction, autofiction mythique : trois façons de se raconter. Quelle est la vôtre ?

Autobiographie, autofiction, autofiction mythique : trois façons de se raconter. Quelle est la vôtre ?

Plusieurs personnes ont pris rendez-vous avec moi sans savoir vraiment ce qu'est une autofiction. Il m'a semblé nécessaire de poser clairement ce qui la distingue de l'autobiographie et de l'autofiction mythique, pour que vous puissiez reconnaître votre plume avant de vous lancer.

Certains, par exemple, ont du mal à « imaginer ». Ils souhaitent retranscrire les événements tels qu'ils les ont vécus. Peut-être par peur de « mentir » ? Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'ils veulent faire le point et dresser le bilan d'un parcours ou encore, ils sont tout simplement aphantasiques (!). 

Si vous vous reconnaissez ici, l'autobiographie sera votre meilleure alliée. Je vous invite alors à écrire auprès de consœurs et confrères qui ont fait de l'écriture de soi leur terrain et créé des formations pour vous y accompagner :

  • Tatiana Ogier, biographe et autrice du récit autobiographique La vie normale (2025), anime à l'Université Paris Cité un atelier « Biographie familiale : méthodes et exercices d'écriture »
  • Passerelle des mots (Mulhouse) propose sur la saison 2026-2027 « 20 leçons d'écriture autobiographique », animées par une écrivaine publique-biographe et art-thérapeute.
  • Les Ateliers d'écriture Elisabeth Bing, du nom de la pionnière des ateliers d'écriture en France (dès 1969), continuent de former et d'accompagner celles et ceux qui veulent trouver leur propre écriture.
  • L'Association pour l'autobiographie (APA), fondée par Philippe Lejeune et Chantal Chaveyriat-Dumoulin à Ambérieu-en-Bugey, lit et conserve les récits de vie qu'on lui confie, même inédits. Une belle destination pour votre texte une fois écrit.

Si, au contraire, l'idée de transformer, de déplacer, de faire de votre vie un récit vous attire, lisez la suite : c'est là que commencent l'autofiction et l'autofiction mythique.

On les confond souvent, parce que tous trois partent du même matériau : soi. Ce qui les distingue, c'est la promesse faite au lecteur, la place laissée à l'imagination et la forme donnée au récit. Les comprendre, c'est savoir quel genre de livre on a vraiment envie d'écrire.

Longtemps je confondais moi-même l'autofiction et l'autofiction mythique. Ce n'est qu'en lisant scrupuleusement Doubrovsky que j'ai compris des détails subtils mais essentiels pour comprendre tous ces rouages littéraires.

 

L'autobiographie : la promesse de dire vrai

L'autobiographie repose sur un contrat avec le lecteur. Le théoricien Philippe Lejeune l'a nommé en 1975 le pacte autobiographique : l'auteur s'engage à raconter sa propre vie, de façon rétrospective, en mettant l'accent sur l'histoire de sa personnalité.

Sa marque la plus visible est une identité à trois termes. L'auteur dont le nom figure sur la couverture, le narrateur qui dit « je » et le personnage principal sont une seule et même personne. Le lecteur lit donc le récit comme vrai, ou du moins comme sincère.

Cela ne veut pas dire que l'autobiographie est exacte au détail près. La mémoire trie, oublie, recompose. Mais l'intention est claire : témoigner de ce qui a été. Rousseau ouvre ses Confessions en promettant de se montrer tel qu'il est ; c'est ce geste qui fonde le genre.

En une phrase : l'autobiographie dit « voici ce qui m'est arrivé, et je vous le raconte sincèrement ».

 

L'autofiction : le vrai, passé par la fiction

Je pense ne plus rien vous apprendre en répétant que le mot est né en 1977, sous la plume de Serge Doubrovsky, sur la quatrième de couverture de son roman Fils. Il semble que la pédagogie reste importante donc je continuerai à y créer ces repères chronologiques. Il y présente son livre comme une « fiction d'événements et de faits strictement réels ». Tout est là : le matériau est vrai, mais la manière de le raconter relève du roman.

Doubrovsky répondait d'ailleurs à Lejeune. Dans son tableau des genres, celui-ci avait laissé une case vide : un roman dont le héros porterait le nom de l'auteur. Doubrovsky a rempli cette case.

Concrètement, l'autofiction s'autorise ce que l'autobiographie s'interdit :

  • condenser plusieurs personnes en un seul personnage ;
  • déplacer une scène, inventer un dialogue, changer un décor ;
  • travailler la langue, le rythme, la construction comme dans un roman ;
  • laisser une part d'ambiguïté : le lecteur ne sait jamais tout à fait ce qui est vrai.

L'enjeu n'est pas de mentir, mais de chercher une vérité plus juste que la simple exactitude des faits. La fiction devient un outil pour dire ce que le souvenir brut ne parvient pas à exprimer.

En une phrase : l'autofiction dit « c'est bien moi, c'est bien ma vie, mais je la raconte avec les moyens du roman ».

 

L'autofiction mythique : se raconter à travers le mythe

L'autofiction mythique fait un pas de plus. Elle ne se contente pas de romancer sa vie : elle la fait passer dans le moule d'un récit fondateur. C'est la voie que je développe avec I Am My Own Legend.

Son point de départ est une intuition ancienne. Les mythes racontent, sous des formes infiniment variées, les mêmes grandes épreuves humaines : quitter un monde connu, affronter une peur, perdre, se relever, revenir transformé. Joseph Campbell a décrit cette structure commune sous le nom de monomythe, le voyage du héros.

Écrire une autofiction mythique, c'est relire sa propre vie à travers ces étapes. Un départ subi devient un appel de l'aventure. Une personne qui nous a aidés prend la figure du mentor. Une crise devient l'épreuve suprême. Les faits restent les nôtres ; c'est leur sens qui change d'échelle.

Trois éléments la distinguent :

  • Une structure mythique qui organise le récit, au lieu de la seule chronologie ;
  • Une figure de soi transposée, souvent un avatar, qui permet de prendre de la distance avec sa propre histoire tout en restant fidèle à elle grâce aux ressentis ;
  • Une visée de transformation : il ne s'agit pas seulement de se souvenir, mais de se réapproprier son histoire et de devenir le héros de sa propre légende.

On retrouve ici une idée chère au philosophe Paul Ricœur : nous comprenons qui nous sommes en mettant notre vie en intrigue. Notre identité n'est pas un bloc figé, c'est une histoire que l'on se raconte et que l'on peut raconter autrement. Le mythe offre à cette mise en intrigue, une forme partagée par toute l'humanité.

En une phrase : l'autofiction mythique dit « voici ma vie, relue comme une légende, pour comprendre ce qu'elle fait de moi et rendre compte de ma place et de mes repères profonds ».

Les trois formes en un coup d'œil

 

Autobiographie

Autofiction

Autofiction mythique

Promesse au lecteur

Dire vrai

Vrai, mais romancé

Vrai, relu comme une légende en façonnant de nouvelles perceptions

Place de l'invention

Minimale

Assumée, au service du vrai

Assumée, guidée par le mythe

Qui raconte

L'auteur, sous son nom

L'auteur, ou un double très proche

Une figure de soi, souvent un avatar

Ce qui organise le récit

La chronologie

La construction romanesque

Les étapes du voyage du héros

Visée principale

Témoigner, se souvenir

Approcher une vérité intime

Donner sens et se transformer

Repère

Rousseau, Les Confessions

Doubrovsky, Fils (1977)

Campbell (monomythe), Ricœur (identité narrative), Vogler (The Writer's Journey)

 

Laquelle choisir ?

Aucune n'est supérieure aux autres. Tout dépend de ce que vous cherchez en écrivant.

  • Vous voulez transmettre, laisser une trace fidèle à vos proches ou à vous-même : l'autobiographie est votre forme.
  • Vous voulez dire votre vérité avec liberté, sans vous enfermer dans l'exactitude des faits : l'autofiction vous ouvre cet espace.
  • Vous traversez un passage de vie et voulez comprendre ce qu'il fait de vous, prendre du recul, vous réapproprier votre histoire : l'autofiction mythique peut devenir un véritable chemin.

Ces formes ne s'excluent pas. Beaucoup commencent par rassembler les faits de leur vie, comme on le ferait pour une autobiographie, avant de les transformer. Le réel reste toujours la matière première ; c'est le regard posé sur lui qui change.

Et si votre vie, elle aussi, avait la forme d'une légende ?