Qui êtes-vous ? Essayez de répondre. Très vite, vous ne donnerez pas une liste de caractéristiques, mais une histoire : d'où vous venez, ce que vous avez traversé, ce qui vous a changé, ce que vous cherchez.
Ce réflexe n'a rien d'anodin. Pour le philosophe Paul Ricœur, c'est même la clé de notre identité : nous ne savons qui nous sommes qu'en nous racontant. C'est ce qu'il appelle l'identité narrative. Cette idée est au cœur de toute écriture de soi, et elle est plus simple qu'il n'y paraît.
Qui était Paul Ricœur ?
Paul Ricœur (1913-2005) est l'un des grands philosophes français du XXe siècle. Il s'est passionné pour une question : comment l'être humain se comprend-il lui-même ? Sa réponse : pas directement, en regardant en soi, mais par un détour, à travers les signes, les symboles, les textes et surtout les récits.
Deux de ses œuvres sont essentielles pour qui veut écrire sa vie :
- Temps et récit (trois volumes, 1983-1985), où il montre que le récit est notre manière humaine d'habiter le temps ;
- Soi-même comme un autre (1990), où il développe la notion d'identité narrative.
Deux façons d'être soi
Vous n'êtes plus la même personne qu'à dix ans. Et pourtant, c'est bien vous. Comment est-ce possible ? Ricœur répond en distinguant deux sens du mot « même ».
La mêmeté (idem) désigne ce qui reste identique en nous à travers le temps : notre empreinte, notre voix, notre caractère, nos habitudes. C'est ce qui permet aux autres de nous reconnaître. C'est le « même » de « toujours le même ».
L'ipséité (ipse) désigne autre chose : la capacité de rester soi en changeant. Son modèle, pour Ricœur, est la promesse. Quand je promets, je m'engage à tenir parole demain, même si d'ici là mes goûts, mes humeurs ou mes circonstances ont changé. Ce n'est plus mon caractère qui me rend fidèle à moi-même, c'est mon engagement.
Autrement dit, nous sommes à la fois ce qui demeure et ce qui se maintient. Toute la question est de savoir comment ces deux faces tiennent ensemble.
L'identité narrative : le récit qui relie
C'est ici que le récit entre en jeu. Pour Ricœur, l'identité narrative est ce qui fait le lien entre la mêmeté et l'ipséité. Elle se construit par la mise en intrigue.
Mettre en intrigue, c'est ce que fait tout conteur : prendre des événements dispersés, des hasards, des rencontres, des ruptures, et les organiser en une histoire qui a un sens. Ricœur parle de « synthèse de l'hétérogène ». Le récit rassemble ce qui, vécu au jour le jour, semblait sans rapport.
Il parle aussi de « concordance discordante ». Une bonne histoire n'efface pas les accidents, les drames, les surprises : elle les intègre. Ce qui semblait briser le fil devient, après coup, un moment décisif du récit.
Appliqué à nous-mêmes, cela signifie que notre identité n'est ni un bloc figé ni une suite de moments sans lien. C'est une histoire en cours, que nous ne cessons de raconter, de réviser, de réécrire. Et parce qu'on peut raconter autrement, on peut aussi se comprendre autrement.
Vivre, raconter, se relire : la triple mimèsis
Dans Temps et récit, Ricœur décrit le chemin qui va de la vie au récit, puis du récit à la vie. Il l'appelle la triple mimèsis, d'après le mot grec qui signifie « imitation » ou « représentation ».
- Mimèsis I, la préfiguration. Avant tout récit, notre vie est déjà pleine de sens implicite : des actions, des intentions, des valeurs, des symboles hérités de notre culture. Elle est, en quelque sorte, une histoire qui attend d'être racontée.
- Mimèsis II, la configuration. C'est le moment de la mise en intrigue : on choisit, on ordonne, on donne une forme. C'est le geste même de l'écriture.
- Mimèsis III, la refiguration. Le récit revient vers la vie. En le lisant, ou en relisant ce que l'on a écrit, on comprend autrement ce que l'on a vécu, et l'on peut agir autrement.
Ce mouvement ne s'arrête jamais. Une vie relue devient le point de départ d'un nouveau récit. Écrire sa vie, ce n'est donc pas seulement la conserver : c'est la transformer.
Ce que cela change quand on écrit sa vie
Vous n'êtes pas prisonnier d'une seule version. Si votre identité est une histoire, elle peut être racontée autrement. Le même événement, relu dix ans plus tard, ne dit plus la même chose. Ce n'est pas mentir : c'est comprendre davantage.
Vous devenez narrateur de votre vie. Ricœur reste prudent : nous ne sommes pas les auteurs de notre vie, car nous n'en choisissons ni le début, ni la fin, ni la plupart des événements. Mais nous pouvons en devenir le narrateur, celui qui leur donne une forme et un sens. Dans un article de 1986, il décrit d'ailleurs la vie comme un récit en quête de narrateur.
Les autres font partie de votre histoire. Notre récit est toujours mêlé à celui des autres : parents, amis, rencontres. Se raconter, c'est aussi reconnaître ce que l'on doit aux autres et la place qu'on tient dans leurs histoires.
La fiction a sa place. Puisque nous nous comprenons à travers les récits, ceux que nous lisons comme ceux que nous inventons, la fiction n'est pas l'ennemie de la vérité de soi. Elle est un laboratoire où l'on essaie d'autres façons d'être. C'est exactement ce qui fonde l'autofiction, et plus encore l'autofiction mythique : se regarder, comme le dit le titre de Ricœur, soi-même comme un autre.
À vous : ce qui demeure, ce qui se maintient
Un petit exercice pour sentir ces notions de l'intérieur :
- Sur une feuille, tracez deux colonnes.
- Dans la première, intitulée Ce qui demeure, notez ce qui n'a pas changé en vous depuis l'enfance : un trait de caractère, un goût, une manière de réagir.
- Dans la seconde, intitulée Ce qui se maintient, notez une promesse, un engagement ou une valeur que vous avez choisi de tenir, même quand tout changeait autour de vous.
- Puis écrivez quelques lignes qui relient les deux colonnes, comme le début d'une histoire.
- Relisez, et prenez le temps de rester un moment en silence avec ce texte.
Ce que vous venez d'écrire, c'est un fragment de votre identité narrative. Votre vie n'est pas une liste de faits. C'est un récit que vous avez le pouvoir de reprendre, de relire et de transformer. C'est sur cette conviction que repose toute la démarche d'I Am My Own Legend.