« Mais si j'invente, je mens. » Cette phrase arrête beaucoup de personnes au moment de se lancer dans l'écriture de leur vie. Elles ont une histoire à raconter, l'envie est là, mais l'idée de changer un détail, d'imaginer un dialogue ou de déplacer une scène leur semble presque une faute.
Cette peur mérite d'être prise au sérieux. Elle dit quelque chose de beau : un attachement à la vérité, un respect pour ce qui a été vécu et pour ceux qui l'ont partagé. Mais elle repose souvent sur une confusion entre mentir et inventer. Démêlons-les ensemble.
D'où vient cette peur ?
Elle a plusieurs racines, souvent mêlées.
- Le modèle de l'autobiographie. Depuis Rousseau, écrire sa vie, c'est promettre d'être sincère. Ce modèle est si ancré qu'on croit qu'il n'existe pas d'autre façon de se raconter. Pour exemple, j'ai longtemps voulu tenir un journal intime, et je m'y suis retrouvée coincée. Ma vie était loin d'être terre à terre : j'ai traversé des expériences que je qualifierais de surnaturelles, d'extraordinaires. Les poser telles quelles sur le papier me semblait risqué. Si quelqu'un tombait sur ce journal, que penserait-il de moi ? Le journal intime promet de dire vrai. Or ce que j'y aurais écrit était vrai, mais ne serait pas perçu comme tel par le monde. Il fallait que je me protège.
- La loyauté envers les proches. Inventer, c'est parfois avoir l'impression de trahir un parent, un ami, un ancien compagnon, en lui prêtant des mots qu'il n'a pas dits. Par exemple, je n'ai sans doute pas perçu certains événements familiaux de la même manière que d'autres. Les raconter à ma façon, c'était risquer d'être vue comme quelqu'un qui a de sérieux problèmes. Or il n'en est rien : nous avons simplement vécu les mêmes scènes depuis des places différentes. Ces écarts de perception existent dans toutes les familles, et ils peuvent créer de vraies tensions dès que l'on prend la plume.
- Une morale de l'enfance. « On ne ment pas. » Cette règle, apprise très tôt, s'applique sans distinction à tout ce qui s'écarte des faits, y compris à l'imagination.
- Le besoin de faire le bilan. Quand on écrit pour comprendre son parcours, on craint qu'une seule invention fausse tout le tableau.
Aucune de ces raisons n'est absurde. Mais chacune suppose que les faits bruts sont la seule vérité possible. Or ce n'est pas si simple.
Votre mémoire invente déjà
Nous imaginons volontiers nos souvenirs comme des films rangés dans une archive, qu'il suffirait de rejouer. La psychologie de la mémoire montre autre chose : chaque fois que nous nous souvenons, nous reconstruisons. Nous comblons les vides, nous mélangeons des moments proches, nous colorons le passé avec ce que nous sommes devenus.
Pensez à un souvenir d'enfance. Êtes-vous sûr de la couleur du mur, des mots exacts prononcés ce jour-là, de l'ordre des événements ? Probablement pas. Pourtant, ce souvenir est vrai pour vous : il dit quelque chose de juste sur ce que vous avez ressenti.
Autrement dit, même l'autobiographie la plus scrupuleuse comporte une part d'invention involontaire. Écrire, c'est toujours choisir, ordonner, interpréter. La question n'est donc pas de savoir si l'on invente, mais comment et dans quel but.
Mentir n'est pas inventer
Mentir, c'est vouloir tromper quelqu'un : lui faire croire vrai ce que l'on sait faux, pour en tirer un avantage ou éviter une conséquence. Le mensonge se cache.
La fiction, elle, s'annonce. Quand un livre se présente comme un roman ou une autofiction, l'auteur prévient son lecteur : « ici, j'invente ». Il n'y a pas de tromperie, puisque le contrat est posé dès la couverture. C'est tout le sens du mot créé par Serge Doubrovsky en 1977 : une fiction faite d'événements réels, assumée comme telle.
Aragon parlait d'ailleurs du « mentir-vrai » : cette manière d'inventer qui permet d'atteindre une vérité plus profonde que le simple relevé des faits. Et Cocteau résumait le paradoxe en se disant un mensonge qui dit toujours la vérité.
La différence tient donc dans l'intention. Le menteur cache la vérité. L'écrivain qui invente cherche à la révéler.
Ce que la fiction permet de dire vrai
Loin de trahir votre histoire, l'invention peut la servir de plusieurs façons.
- Dire l'émotion plutôt que le procès-verbal. Vous ne vous souvenez pas des mots exacts d'une dispute, mais vous savez ce qu'elle vous a fait. Un dialogue réinventé peut restituer cette blessure avec plus de justesse qu'une transcription impossible.
- Protéger les autres. Changer un prénom, fusionner deux personnes en un seul personnage, déplacer une scène dans une autre ville : ces gestes préservent l'intimité de vos proches sans effacer ce que vous avez vécu.
- Prendre de la distance. Raconter à la troisième personne, ou à travers une figure de soi, permet d'approcher un épisode douloureux sans s'y noyer. On regarde sa vie un peu de côté, et on la voit mieux.
- Donner du sens. La fiction organise. Elle relie des moments éparpillés, fait apparaître un fil, une transformation. C'est souvent en mettant sa vie en récit qu'on comprend ce qu'elle raconte.
Le philosophe Paul Ricœur l'a montré : notre identité se construit dans les histoires que nous nous racontons sur nous-mêmes. Inventer, ici, ce n'est pas fuir le réel. C'est lui donner une forme dans laquelle on peut enfin se reconnaître.
Trois repères pour oser inventer sans se trahir
- Distinguez le cœur et le décor. Avant d'écrire une scène, demandez-vous : qu'est-ce qui doit absolument rester vrai ? Souvent, c'est une émotion, une prise de conscience, un tournant ou un ressenti. Ce cœur-là, gardez-le intact. Le décor, les détails, l'ordre exact peuvent bouger.
- Commencez par le réel. Notez d'abord les faits tels que vous vous en souvenez, sans rien changer : dates, lieux, personnes. Ce socle vous rassure. Une fois posé, vous pouvez transformer en sachant toujours d'où vous partez.
- Annoncez votre pacte. Dites clairement à votre lecteur ce qu'il lit : récit fidèle, autofiction, légende personnelle. Une simple note en début de livre suffit. Le pacte annoncé dissout le sentiment de mentir.
Petit exercice pour essayer : choisissez un souvenir précis. Écrivez-le une première fois tel que vous vous en souvenez. Puis réécrivez-le en changeant un seul élément, le lieu ou la saison par exemple. Relisez les deux versions. Laquelle vous semble la plus juste ? La réponse peut vous surprendre.
Choisir sa vérité
Vous n'êtes pas obligé d'inventer. Si raconter les faits tels qu'ils ont été vous apaise et vous aide à faire le point, l'autobiographie est un chemin magnifique, et il n'y a aucune honte à le préférer.
Mais si vous sentez que les faits seuls ne disent pas tout, que quelque chose de votre vérité reste coincé entre les lignes, alors la fiction peut devenir une alliée. Elle ne vous éloigne pas de votre histoire : elle vous aide à la rejoindre.
Pour aller plus loin, relisez mon article sur les différences entre autobiographie, autofiction et autofiction mythique. Il vous aidera à reconnaître la forme qui correspond à votre plume.
Et vous, qu'est-ce qui vous retient d'inventer ?